Pour se souvenir du 6 juillet 1534

Publié le par Lucie Delarosbil

Quand Jacques Cartier vint à Paspébiac, le 6 juillet 1534, il n’avait pas encore planté sa croix à Gaspé, ce qu’il fit d’ailleurs le 24 suivant. Entre le 20 avril, date de son départ de Saint-Malo, avec deux navires et une soixantaine d’hommes, et le 3 juillet, date de son entrée dans la baie des Chaleurs, il avait traversé l’Atlantique en vingt jours et passé par Terre-Neuve, les Iles de la Madeleine et l’Ile du Prince Edouard. Bref, il avait à moitié parcouru le grand territoire maritime des Micmacs. Que s’est-il donc passé en ce jour du 6 juillet sur la « terre de nos aïeux » de Paspébiac ? Eh bien, Cartier eut ses premiers contacts avec nos ancêtres autochtones « peuple de la mer »... Ce n’est pas rien ! Deux jours plus tôt, il avait abordé la Gaspésie pour la première fois à Port-Daniel.

Outre ses propres récits de voyages, rien de mieux que nos historiens pour nous rappeler les détails de son séjour. Le premier extrait, du livre Histoire de la Gaspésie, débute le 4 juillet. On note que les auteurs ont modernisé l’ancien français de Cartier, des citations prises dans ses Voyages en Nouvelle-France. On note aussi la liste des termes utilisés pour les autochtones de la place, exprimant ainsi une évidente difficulté à les nommer sous un seul vocable: Micmacs, Amérindiens, Sauvages, Indiens et indigènes. Au moins, ils appellent des barques, des barques, et des canots, des canots.

Le lendemain, jour de la Saint-Martin, Cartier longe la côte nord de la baie et décide d’ancrer dans l’anse de Port-Daniel où il demeure jusqu’au 12, explorant les parages. Le 6, « après avoir ouï la messe », il part sur une barque vers la pointe de Paspébiac où il rencontre une bande de Micmacs en canots. [...] Apercevant les Français, quelques-uns s’approchèrent de la pointe et mirent pied à terre, faisant des signes aux occupants de la barque pour qu’ils accostent. Ils étaient manifestement habitués à troquer des peaux avec les pêcheurs d’Acadie. Les Français, peu nombreux, refusèrent de se rendre sur le rivage. Sept canots d’Amérindiens les approchèrent alors, « sautant et faisant signe d’allégresse et de vouloir amitié ». Encerclés par les « Sauvages », les explorateurs prirent peur:

''En voyant que malgré les signes que nous leur faisions, ils ne voulaient pas se retirer, nous leur tirâmes deux coups de passe-volants par-dessus eux. Et alors, ils se mirent à retourner vers la dite pointe, et firent un bruit merveilleusement grand, après lequel ils commencèrent à revenir vers nous, comme avant. Et eux, étant près de notre dite barque, leur lachâment deux lances à feu, qui passèrent parmi eux, qui les étonna fort, tellement qu’ils prirent la fuite, à très grande hâte, et ne nous suivirent plus.''

Le jour suivant, le 7 juillet, neuf canots micmacs reviennent au même endroit. Cette fois-ci, ce sont les Indiens qui craignent Cartier et ses hommes. Finalement, les Blancs amadouent les Micmacs et un commerce s’établit à la suite duquel les indigènes s’en retournent tout nus, ayant échangé toutes leurs peaux, même leurs vêtements. (p. 76-77)

Extrait du 7e volume de la collection « Une histoire d’appartenance »: La Gaspésie. On note une évolution du langage depuis vingt ans. L’auteur parle d’autochtones et de Micmacs au lieu de tous ces noms erronés (Indiens et Amérindiens) et péjoratifs (sauvages et indigènes).

Le 6 juillet 1534, l’explorateur Jacques Cartier effectue une sortie en barque, à partir de la baie de Port-Daniel où son navire est ancré, qui le conduit devant le banc de Paspébiac où il rencontre - pour la première fois depuis son arrivée dans le Nouveau-Monde - des autochtones, soit une cinquantaine de barques de Micmacs, qui descendent à terre en brandissant des peaux au bout de leurs bâtons. Se sentant menacé l’explorateur fait tirer deux coups d’un petit canon qui les fait déguerpir [...] Se rendant compte qu’ils étaient venus troquer leurs fourrures, Cartier accepte de les rencontrer le lendemain à l’entrée de la conche Saint-Martin ou baie de Port-Daniel. (p. 340-341)

Extrait du 13e titre de la collection « Les régions du Québec histoire en Bref »: La Gaspésie. L’auteur spécifie la necessité pour Cartier de nommer les lieux qu'il ne connaît pas, mais surtout ce qui semble être dans le but de convertir ses « hôtes », les Micmacs.

Le 4 juillet, les deux navires de Cartier arrivent à l’entrée de la baie des Chaleurs. L’endroit n’a pas de nom. C’est le capitaine breton qui la désignera ainsi quelques jours plus tard. En attendant, il a des raisons de croire que cette ouverture du continent pourrait conduire jusqu’aux Indes. En tout cas, il l’espère et décide de vérifier si un tel passage existe. Il fixe la base de ses opérations à Port-Daniel, le premier lieu qu’il aborde en Gaspésie et qu’il baptise Conche Saint-Martin. Le détail a son importance. Quand Cartier ne connaît pas les endroits visités, il leur donne un nom. « Je estime mielx que aultrement que les gens seroint facilles à conuertir », écrit l’explorateur. Loin de craindre ces nouveaux arrivants, ils font tout pour établir le contact, ce qui montre qu’ils ont déjà rencontré des Blancs. Ces Amérindiens, qu’il croise à deux reprises, sur la pointe de Paspébiac le 6 juillet et sur le banc de Carleton le 9 juillet, appartiennent à la tribu des Micmacs. On en est assuré aujourd’hui, tant par la description que l’explorateur français fait de ses hôtes que par le lieu qu’ils fréquentent et les mots qu’ils lui apprennent. (p. 28-29)

Extrait de Destins de pêcheurs. Les Basques en Nouvelle-France. Et non le moindre.

Les Micmacs de la baie des Chaleurs n’en étaient pas à leurs premiers contacts avec les Européens. Les peaux qu’ils tendaient au bout de perches démontrent que les autochtones savaient ce qui intéressait les visiteurs. Les équipages de Cartier échangèrent d’ailleurs des pelleteries par deux fois et de si belle manière que les Amérindiens regagnèrent les bois tous nus. Pour ce faire, ne faut-il pas que les Malouins aient amené de la pacotille et qu’ils aient prévu cette possibilité ? Le fait dénote certainement une expérience antérieure. (p. 40)

Bien sûr ! En 1970, les auteurs de Honguedo ou l'Histoire des premiers Gaspésiens écrivaient: « L’épisode de Cartier à la Conche Saint-Martin permet d’avancer que ces échanges s’effectuaient déjà au début du XVIe S. »

En ce qui nous concerne, dans vingt ans, le 6 juillet 2034, ce sera le 500e anniversaire du passage de Jacques Cartier au Banc de Paspébiac. Ce n’est pas rien !

© Lucie Delarosbil, 2014

Sources: Mimeault (2009 et 2011), Fallu (2004), Bélanger (1981) et Crevel (1970) dans Suppléments: Sources documentaires.

Publié dans Ancien village

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Hervé 20/04/2015 23:43

Le terme "sauvage" n'avait rien de péjoratif, même plus tard au temps de Champlain. Sauvage voulait dire "habitant de la forêt", terme venant de la racine Sylvi =-arbre.

Lucie Delarosbil 23/04/2015 16:27

Merci, Hervé, pour ces détails de l'origine de ''sauvage''. Bien sûr, ce n'était pas péjoratif au temps de Cartier et de Champlain. Et sûrement pas non plus, au temps du début des registres où l'on rencontre souvent cette identification, par chez nous.