Du restaurant à la plage

Publié le par Lucie Delarosbil

Extrait du livre Les plages et les grèves de la Gaspésie

« La plage à Norbert a pris le nom de Norbert Delarosbil, propriétaire d'un terrain adjacent. À l'est de Paspébiac, on accède à cette plage par un chemin de gravier qui fait face à la 9e rue (rue de la polyvalente). Plusieurs plantes de bord de mer et des fleurs des champs poussent en bordure. La proximité de champs à l'abandon et la protection des vents du nord par une petite butte favorisent cet amalgame de différentes espèces de plantes. En marchant vers l'est, on est arrêté par la mer, bordée de falaises. » (Kaltenback, 2003, p. 273)

Avant ma naissance, mon père avait construit un restaurant portant le nom le plus simple du monde, Restaurant chez Norbert. C'était l'oncle paternel de ma mère, Alfred Chapados (1907-1985), qui lui avait vendu ce terrain juste en face de sa maison familiale, du côté sud de l'ancienne route 6, aujourd'hui la route 132. Les terrains qui longeaient le chemin vers la plage appartenaient à mon grand-oncle maternel. Au début, sur ce terrain, mon père exploitait aussi une petite station d'essence de la compagnie Shell.

En vérité, j'ai été conçue dans ce bâtiment, dans une pièce d'un minuscule appartement, accolé au restaurant. Mes parents y habitaient avec le cousin de mon père, Omer Delarosbil (1929-2011), son épouse et leur petite fille. Peut-être même que ma conception eu lieu sur cette plage. Qui sait, je n'ai pas demandé ce détail à mes parents, mais j'aime bien l'imaginer. Après ma naissance, mon père a loué son restaurant à son cousin qui en était l'excellent cuisinier. Nous sommes alors partis pendant trois ans.

À notre retour, mon père avait construit un grand appartement en haut du restaurant. J'ai habité là de trois à quinze ans. De plus, mon père avait ajouté une salle de danse et de réception à l'arrière, avec deux entrées sur le côté est. Un chemin circulaire entourait le bâtiment. La façon dont ce dernier était conçu, dans une pente, il semblait avoir trois étages, vu de l'arrière, et deux étages, vu de l'avant. Au début, quand je n'allais pas à l'école, je passais mes journées dans le restaurant, avec les serveuses, car mes parents avaient chacun leurs métiers dans les domaines de l'enseignement et de la construction. De son côté, le cousin de mon père était parti ouvrir son propre Restaurant chez Omer à l'ouest du nôtre, à l'autre bout du village.

Avant ma puberté, j'aimais les chansons populaires. Sur le dessus de notre juke-box trônait une vitrine transparente en forme de demie boule. À travers, on pouvait voir les mouvements mécaniques de l'installation d'un 45 tours sur le tourne-disque, et à la fin, son retour à la place initiale. C'était fascinant à regarder. Le menu des chansons se trouvaient sur un muret en hauteur, entourant la moitié de la boule. Une chanson coûtait dix sous, et trois, vingt-cinq sous. Petite, j'aimais qu'on m'installe à califourchon sur ce juke-box. Côté spectacle, mon père invitait des orchestres à venir jouer dans la salle de danse. Marcel Martel (1925-1999) était venu chanter avec sa fille Renée. Pendant un temps, le dimanche soir, il présentait des films dans cette même salle. Les jours de fin de semaine, les jeunes y pratiquaient le patin à roulettes.

L'été, j'allais à la plage avec mes amis. Je me baignais dans la mer. C'est là que j'ai appris à plonger et à nager. Avec mes amis, parfois, quand il n'y avait personne, nous nous éloignions alors pour nous baigner dans le chenal. L'eau était beaucoup plus chaude. Pas de vagues, moins dangereux, on barbotait en pleine nature. Un jour de grande affluence, une personne assise sur le sable m'avait demandé: « Tu es la fille de qui ? ». Du haut de mes cinq ou six ans, je lui avais fièrement répondu: « Norbert Delarosbil ». Elle me dit alors d'un ton assuré: « C'est à ton père la plage. » Je rétorquai d'un ton plutôt douteux: « Hum... Non. » Elle insista: « Ben oui, c'est la plage à Norbert. » J'étais ébahie. Au retour à la maison, je demandai à ma mère si la plage était à mon père. Évidemment, sa réponse fut négative !

Plus tard, mon père relouait son restaurant à deux reprises, à Réal Cyr et à Wilfrid Joseph. D'ailleurs, il avait fermé la station d'essence et transporté la petite échoppe dans le champ derrière le restaurant. Il la transforma pour moi en maison de jouets. Il m'avait même fabriqué un tableau vert pour jouer à l'école. Tous les jours de beau temps, je déambulais sur mon immense terrain de jeu, le stationnement, le chemin circulaire et l'espace autour de ma cabane. Vers mes onze ans, il fermait définitivement le tout pour le convertir en immeuble à logements, lequel il agrandissait sans cesse jusqu'à mes vingt ans. Entre temps, il nous avait contruit une superbe maison, d'un style français, voisine de celle de son cousin, située à côté du Restaurant chez Omer

En 1995, mon père vendait son immeuble. Malheur ! En 2007, j'appris qu'un incendie accidentel avait totalement détruit le bâtiment, dans la nuit même de mon retour d'un voyage en France.

Pour ce qui était de la plage, les gens de Paspébiac arrêtaient au Restaurant chez Norbert pour y acheter des friandises et des boissons fraîches, avant de s'y rendre. L'association entre le restaurant et la plage semble avoir été automatique dans leur esprit. Assez rapidement même ! Autour de 1990, un architecte de la place offrait à mon père d'officialiser son nom, devenu si commun, et il accepta. Les démarches avaient été initiées à Rimouski. Étrange ! Mon père décéda le 10 février 2012, à Rimouski, quatre mois après Omer. Ils étaient plus proches que des frères, ces deux-là.

Le temps est venu de réaliser le désir de mon père. Au Québec: « Seuls les noms de personnes décédées depuis au moins un an peuvent servir à des fins de désignation commémorative. »

© Lucie Delarosbil, 2014

Sources: « Marcel Martel » dans Le Québec une histoire de famille. « Politique de désignation toponymique commémorative » dans Commission de toponymie du Québec.

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Laurette Horth 17/08/2015 17:11

Ça me rappelle de très grands souvenirs. Je suis fière d'avoir été l'épouse d'Omer. Tu as raison, c'était un excellent cuisinier. Je suis contente que tu parles de lui, de notre fille et de moi.
Merci Lucie, continue ce que tu fais.

Lucie Delarosbil 28/08/2015 05:48

Merci Laurette. Ton message me touche et me fait plaisir.

HélèneSoula 21/06/2015 20:48

Bonjour Lucie,
c'est un beau texte, oui. Et sans avoir connu ni le lieu, ni le mode de vie, je m'y retrouve pourtant. Fières de nos papas !

Lucie Delarosbil 22/06/2015 00:09

Merci, Hélène ! :-)

Yves Whittom 17/10/2014 11:46

Merci Lucie de me faire revivre de beaux souvenirs... Le vieux quai au bout du chemin (avant le quai de roches actuel), les balançoires, les pique-niques, les feux de grève et j'en passe. L'hiver, les glissades en traîneau sur la neige où nous descendions la côte pour nous arrêter directement à la mer. C'était un immense terrain de jeux Je me souviens du restaurant où on avait souligné ta fête. Merci encore...

Lucie Delarosbil 19/10/2014 05:35

Merci à toi Yves de me rappeler tout ça. Quel immense terrain de jeux nous avions ! Tu as donc raison. Puis, les cabines à la plage pour se changer. On était gâtés, n'est-ce pas ? Te souviens-tu les fois qu'un ski-doo nous remontait dans la pente avec nos toboggans. On glissait même avec des boîtes de carton parfois, c'était encore mieux. Ah oui ! ma fête dans le restaurant juste après la fermeture, quand j'ai eu 7 ans, avec ma robe rose, mes cheveux trop courts. Je m'en rappelle. J'ai même des photos, en couleurs à part de ça ! Et tu y es avec ton frère.

Jean-Michel Girardot 01/06/2014 20:45

Émouvant et très précis en même temps. Presque une page de roman.

Lucie Delarosbil 01/06/2014 20:53

Merci Jean-Michel. J'apprécie grandement ton commentaire. :) Bonne fin de soirée !

gilles simard 01/06/2014 19:54

C'est un très beau texte, qui me rappelle beaucoup ma propre enfance, au Lac-Beauport, avec ses petits restos (dont celui de mon père, le casse-croûte Régal), ses petits chemins, ses plages, ses cours d'eau et ses coins spéciaux de toutes sortes...

Lucie Delarosbil 01/06/2014 19:58

Merci, Gilles ! Très nostalgique tout ça, n'est-ce pas ? :-)