Émilie aurait eu 100 ans

Publié le par Lucie Delarosbil

Il lui manquait un peu plus de cinq ans pour atteindre son centenaire aujourd’hui, à ma grand-mère maternelle, quand elle est décédée en 2009. J’étais si certaine qu’elle s’y rendrait... Car elle vivait dans sa maison, seule depuis la mort de mon grand-père en 1995, seule pendant quatorze ans.

Seule et autonome, mais pas isolée... Car elle avait des amies pour jouer aux cartes. Ses enfants, des plus présents, six filles et un fils à Paspébiac, une fille à Montréal. Elle avait sa cuisine, sa télé, ses livres, ses prières, sa grande foi et la « bonne » Sainte-Anne. Ses petits-enfants la visitaient, surtout à l’été et aux Fêtes. Et ses arrière-petits, et ses arrière-arrière, toujours dans son coeur. Toujours. Et ses cartes de voeux envoyées par la poste, sans jamais les oublier. Jamais.

Puis hop ! L’hôpital ! Une dizaine de jours peut-être, je ne m’en souviens déjà plus. Elle n’en avait plus pour longtemps. L’alerte ! Il fallait que je la voie vivante. C’était plus fort que moi. J’ai pris l’autobus Québec-Gaspésie. Aller et retour en deux nuits. Dans un siège confortable, par chance. Pour passer quelques heures avec elle. Pour la revoir, la regarder, la toucher, lui prendre la main.

Si amaigrie, elle n’était plus la même. Je lui ai donné à manger, je l’ai fait boire à la paille, j’ai attendu qu’elle parle. Silence ! Enfin seule avec elle, à peine quelques minutes... Je l’ai entendu me dire en chuchotant à mon oreille, en me tenant le bras: « Tu es ma première, Lucie, ne l’oublie pas », comme quand on se quittait avant, mais cette fois-ci elle n'avait pas ajouté: « Je prie la bonne Sainte-Anne pour toi ».

Le plus triste fut quand je lui ai demandé quel était son plus grand désir. Elle voulait retourner dans sa maison, mourir dans son lit. Elle me l’a dit. Pleine de confiance et d’impuissance. Elle est décédée deux jours plus tard dans ce lit d’hôpital. Je ne suis pas allée à ses funérailles. J’étais là quand elle avait reçu les derniers sacrements.

Elle avait connu toute une vie, ma grand-mère ! De ce que j’en sais, de ce qu’elle m’en avait raconté, de ce que les écrits témoignent. Une vie de sept générations, de ses grands-parents à ses trois arrière-arrière-petits-enfants, mes petits-enfants à moi. Une vie trop longue à dévoiler aujourd’hui. Devenir orpheline de sa mère à dix ans, c’était quelque chose pour elle ! Pour ses frères et ses soeurs. Un impact assuré pour ses propres enfants.

Pour de vrai, elle se prénommait Émilie. Pourquoi alors l’appelait-on Georgette ? Je ne sais pas. Je ne me souviens pas de lui avoir déjà demandé. Je peux seulement imaginer et sourire... Émilie étant l’aînée de la première femme de son père, on lui aurait attribué ce prénom à partir de celui de ce dernier, George, bien avant son mariage.

Je me rappelle ma surprise quand j’ai connu sa véritable identité, le jour qu’elle m’avoua à propos de ma fille: « J’aurais aimé que tu l’appelles Émilie, comme moi. » Au lieu d’Amélie. Je ne savais pas. Si on m’avait mise au courant étant plus jeune, je n’en avais aucun souvenir. Si je l’avais su, si je m’en étais rappelée... Peu importe. « Les deux prénoms se ressemblent. » J’aime « Amélie » depuis le roman de Troyat, et « Anne » à sa suite, sans trait d'union... Puis, ma première fille, décédée à trois jours, devait s’appeler Geneviève, sans savoir à l’époque que c’était le prénom de la mère partie trop tôt de ma grand-mère. Que des coincidences !

En ce qui concerne la « bonne » Sainte-Anne, je me suis demandé pourquoi ma grand-mère la priait tant, elle et pas Jésus, ou Dieu, ou Marie. Pourquoi Sainte-Anne ? Je ne connaissais personne d’autre qui priait cette sainte, la grand-mère de Jésus, mère de Marie. Personne jusqu’au jour où j’ai su que c’est la vénérée des Amérindiens, chez nous les Micmacs, et qu’ils la fêtent le 26 juillet.

Il me plaît de croire maintenant que ma grand-mère maternelle m’a fait connaître Sainte-Anne à cause d’une pratique de grand-mère en petite-fille et venant d’aussi loin que la mère de Marguerite Caplan dans mon ascendance matrilinéaire.

  • Eugénie Chapados (1937) & Norbert Delarosbil (1932-2012) M1956 à Saint-Jogues
  • Émilie Joseph (1914-2009) & Léonard Chapados (1912-1995) M1934 à Paspébiac
  • Geneviève Aspirot (1885-1925) & Georges Joseph (1889-1963) M1914 à Paspébiac
  • Suzanne Langlois (1851-1934) & Emmanuel Aspirot (1840-1918) M1874 à Port-Daniel
  • Marthe Dereche (1821-1906) & Pierre-Benjamin Langlois (1811-1868) M1841 à Port-Daniel
  • Victoire Duguet (1778-ap1854) & Pierre Dereche (v1784-1854) Mv1810 à Paspébiac
  • Véronique Chapado (v1755-av1802) & Jacques Duguet (v1739-1829) Mv1772 à Paspébiac
  • Catherine Laroque (v1720-1800) & Joannis Chapado (v1720-av1787) Mv1740 à Pabos
  • Marguerite Caplan (v1705-ap1752) & François Laroque (v1700-av1752) Mv1720 à Gaspé
  • Amérindienne (v1690-) & Guillaume Capela (v1680-) Mv1705 à la baie des Chaleurs

Il me plait aussi de penser à la grand-mère de ma grand-mère, Suzanne Langlois, qui aurait pu lui transmettre ce qu’elle avait pu recevoir de Victoire Duguet, laquelle aurait pu recevoir de Catherine Laroque ce que sa grand-mère amérindienne, de nom inconnu, avait pu lui transmettre. Pour moi, c'est le culte de la grand-mère.

© Lucie Delarosbil, 2014

Publié dans Joseph

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G
Je seconde tous les compliments déjà exprimés. Voilà de la belle généalogie, sensible mais sans aucune concession à l'approximation factuelle. Mes hommages à ces mémoires qui s'en vont. Lucie Delarosbil fait (re)vivre une Gaspésie méconnue du reste du Québec. La Gaspésie apparaît comme un autre pays dans le pays, son histoire étant peu racontée. C'est une chance que de pouvoir compter sur Lucie Delarosbil pour nous en révéler les secrets.
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L
Merci ! J'ai tant à apprendre et à partager. Je reçois autant. Tout un plaisir !
S
Aucun document d'Archives ne mentionne une origine Amérindienne aux filles de Guillaume Caplan et son épouse inconnue.
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G
J'invite tout lecteur intéressé par la généalogie par ADN à connaître tout particulièrement les travaux des généticiens Turi KING, Mark JOBLING et Bryan SYKES. Les deux premiers sont de University of Leicester et le dernier de Oxford. Leurs nombreuses publications ont parfaitement prouvé l'intérêt et la pertinence de la génétique en généalogie. La preuve par triangulation a illustré à de nombreuses reprises dans ces travaux sa valeur scientifique extraordinaire. Les signatures ancestrales établies par triangulation au sein du Projet ADNHF sont on ne peut plus solides et doivent inspirer toute la confiance aux généalogistes sérieux. Il n'est pas possible de laisser salir en méconnaissance de cause le travail scientifiquement exigeant mené par des généalogistes passionnés. La confiance de Madame Delarosbil en la signature ancestrale invoquée repose sur deux décennies de recherche en génétique. Il n'y a PAS de débat. Il n'y a simplement qu'un cas d'arroseur arrosé. Quand on critique (erronément...) au nom de la science, faut-il se surprendre que la réponse utilise une véritable science en retour? Quand il s'est agi de prouver que Thomas Jefferson avait eu des enfants avec Sally Hemings, son esclave noire, la preuve s'est faite par triangulation logique : personne ne s'est avisé ne déterrer le squelette de Jefferson (n'en déplaise à Madame Sylvie!).
D
Comment peut-on connaître la signature ADN d'ancêtres ? On a 23 paires de chromosomes. Le chromosome Y est reçu du père et transmis au fils. Il y a de temps en temps une mutation (autour de 1 par 10 générations). Il suffit de trouver 2 descendants masculins avec la même signature, de documenter leur lignée masculine vers l'ancêtre commun le plus rapproché et celui-ci a la même signature puisque ce chromosome Y a traversé plusieurs générations sans changement (ou très peu). Pour la lignée féminine, on prend l'ADN des mitochondries (ADN-mt) transmis par la mère à ses enfants et le principe est le même, sinon que les fils et les filles ont la signature de leur mère. Avec 2 ou 3 lignées (ou pattes) vers des enfants différents de l'ancêtre, on a la signature ADN de cet ancêtre commun, soit ADN-Y, soit ADN-mt. Ne pas confondre avec son ADN complet (23 paires). La meilleure preuve que cela fonctionne, ce sont plus de 60 signatures ADN d'ancêtres qui ont été trouvées à date, avec d'un côté des signatures obtenues de façons indépendantes, et de l'autre, des lignées par 2 pattes ou plus vers un ancêtre commun. Et la signature d'un Beauregard descendant de l'ancêtre Jarret de Beauregard est différente par exemple de celle des Beaugrand, mais similaire à celle d'autres Beauregard avec le même ancêtre.
S
Bonjour Lucie, <br /> <br /> Ce résultat n'est qu'une simple interprétation et non pas une certitude. <br /> Aucun teste d'ADN ne prouve que les filles Caplan étaient métisses d'une mère Autochtone, puisque nous n'avons pas d'échantillon de l'ADN de la présumée ancêtre. <br /> Le résultat de ces testes d'ADN, peuvent remonter au-delà de 15 milles ans. <br /> Le résultat de ces testes indique uniquement le trajet géographique d'un ADN, il est donc normal qu'il y est trace d'aborigène. <br /> <br /> Si vous n'avez pas retracé la sépulture de l'épouse inconnue de Guillaume Caplan pour y faire des prélèvements d'ADN, vous ne pouvez pas prouver qu'elle était amérindienne. <br /> Il nous faut les deux échantillons (du présumé ancêtre et du présumé descendant) pour que ce teste soit admissible au fin de preuve. <br /> <br /> Par conséquence, rien ne peut être affirmé tel que fait. <br /> <br /> Cordialement !
L
Sylvie, je ne sais pas qui vous êtes, mais je peux vous dire que des tests d'ADN ont prouvé l'origine amérindienne de descendants matrilinéaires de Marguerite Caplan. <br /> Voyez ce lien: http://www.miroise.org/triangulations/FRAFICHETRI0062.html<br /> Bonne journée !
M
Très beau texte. On sent l'immense amour qui vous réunissait toi et ta grand-mère maternelle.
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G
Très beau texte encore une fois. Que de recherches et de précisions. Cela me fait penser à la passion d'un artiste musiciens ou autre qui nous ébloui par son art qui s'ameliore sans cesse.
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F
Article très émouvant et chargé d'émotions... L'ascendance &quot;Amérindienne &quot; et le nom &quot;Baie des Chaleurs&quot; me font rêver...
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S
Toujours aussi intéressantes vos histoires. Il y avait beaucoup de pélerinage (avant les années 80) que se faisaient a Ste-Anne-des-Monts (d'ou je suis originaire) pour fêté la bonne Ste-Anne le 26 juillet; beaucoup moins aujourd'hui. Ma famille (grand-parents et grands oncles et tantes) requerait souvent la bonne Ste-Anne. Continuez. On aime vous lire.<br /> <br /> Un Gaspésien du Nord
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J
Émouvante évocation, qui mêle avec tendresse souvenirs personnels et passé plus lointain.
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