Certitudes mises en doute

Publié le par Lucie Delarosbil

En 1978, dans la Monographie de Paspébiac, un collectif dirigé par Lucien Cauchon, Castilloux figure parmi la liste des descriptions de plusieurs familles :

Quelques reflets de la vieille Castille espagnole, ardente et fière, semblent se prolonger dans ce nom basque, devenu gaspésien. 
Jean Castilloux l'introduisit à Paspébiac dès les premières années de l'activité locale des Robins, vers 1768. Il y arriva avec sa femme d'origine basque, elle aussi: Marie Etchevarry (Chevarie).
Le fils du pionnier de 1768, Jean (II) Castilloux enracina solidement la tige au pays de Paspébiac. Il épousa en 1780, Jeanne Chapados. (p. 18)

Ces informations étaient probablement déduites à partir de l'acte de mariage de notre vrai pionnier, celui nommé ici Jean (II), dans lequel figurent les noms de ses parents; ainsi que de l'époque de l'arrivée de Charles Robin à Paspébiac. Le patronyme évoque avec forte évidence « la vieille Castille espagnole », mais la Castille n'est pas une province basque. Elle se trouve à la frontière de la Navarre en Espagne, la plus grande province basque, au sud de la Basse-Navarre en France. Pourtant, au cours de l'histoire de leurs territoires, la Castille et la Navarre semblent se chevaucher à maintes reprises. À moins que je ne me trompe, n'étant pas moi-même historienne et encore moins géographe, et leurs histoires étant si compliquées ! (faites-moi signe en commentant si je fais erreur, svp). Aussi la langue espagnole porte le nom de castillan, surtout pour beaucoup de Basques qui tiennent à différencier leur pays de l'Espagne.

En 1987, dans Les registres de Paspébiac 1773-1910, Bona Arsenault décrivait plus longuement le pionnier des Castilloux. (p. 47)

Jean Castilloux, l'ancêtre des Castilloux de la Baie des Chaleurs, était originaire du pays basque, dans les Basses-Pyrénées, en France, de même que sa femme Marie Etcheverry (plus tard transformé en Etchevarie et Chevarie), qu'il a épousé vers 1756.

Oui, Jean Castillon, le père du pionnier, est l'ancêtre de tous les Castilloux de la baie des Chaleurs d'hier, d'aujourd'hui et de demain, mais il n'était pas le vrai pionnier comme on l'a cru longtemps, celui qui fonda la première famille à Paspébiac. Le nom de son épouse n'a figuré qu'une seule fois, ce fut dans l'acte de mariage de son fils en 1780, inscrit selon une variante francisée de son vrai nom de famille, d'Etcheberry. Puis ne sachant pas précisément son lieu d'origine, malgré l'évocation du patronyme à la Castille, on opta pour la France et non pour l'Espagne. Pourquoi ? Probablement parce que Jean Castillon savait écrire le français et signer son nom. De toute façon, je n'aurais aucune surprise d'apprendre un jour qu'il savait aussi parler et écrire le castillan, la langue des Espagnols, en plus de l'euskara, la langue des Basques.

Jean Castilloux était parmi les Acadiens réfugiés à Ristigouche de 1758 à 1761. Le 10 novembre 1760, il est témoin, à Ristigouche, du mariage de Laurent Soly, un ressortissant espagnol de l'île Majorque, aux Baléares, à une Acadienne, Théodose Girouard, et le 3 janvier 1761 il est parrain, au même endroit, de Jean Huard, fils de François et de Geneviève Duguay.

Le 24 octobre 1760 était le lendemain du jour que nos ancêtres apprirent la défaite de Montréal qui eut lieu le 8 septembre d'avant. Nos pionniers basques ne figuraient pas parmi les 1003 personnes à Ristigouche ce jour-là du recensement du 24 octobre. Pas de Castillou ! Pas de Chapado ! Pas de Duguet ! Par contre, un certain Jean Castillon est en effet présent dans les registres de Ristigouche à deux reprises : le 10 novembre 1760 et le 3 mai 1761 (et non le 3 janvier comme l'indiquait notre auteur). Ces deux actes ont été retranscris dans les registres de Carleton. Mais je doute fort que Jean Castillon était encore à Ristigouche le 3 mai 1761. Pourquoi ? Parce que : de un, la dernière bataille navale était passée depuis le 8 juillet 1760; de deux, la petite garnison française s'était rendue aux Anglais le 29 octobre suivant, six jours après la triste annonce de la défaite à Montréal; et de trois, le frère Ambroise, prêtre missionnaire des Récollets, pouvait ainsi mieux circuler tout le long de la baie des Chaleurs pour effectuer ses cérémonies. Cependant, une chose m'intrigue : un autre acte original du baptême de Jean Huart, le 3 mai 1761, figure dans mes archives personnelles; je ne sais plus où je l'ai trouvé et je n'ai pas le temps de chercher pour le moment (faites-moi signe en commentant si vous le trouvez, svp). Le plus fascinant est que cet acte indique le parrain « Le Sieur Jean Castillon » et que sa signature est clairement visible. Aussi on y remarque que la marraine est nommée « Marguerite Leberton » (et non Lebreton comme dans les deux autres actes) et que le prêtre, en voulant sûrement écrire Duguet, avait écrit les trois première lettres qu'il avait ensuite rayées ainsi : Dug.

Puis au recensement des réfugiés acadiens et des ressortissants français de la Baie des Chaleurs, de l'été 1761, Jean Castilloux se trouve à Port-Daniel.

Il y avait bel et bien un Jean Castillon à Port-Daniel le 6 août 1761. Il était sans famille, auprès de celles de Pierre Langlois, lequel était avec une épouse et trois enfants, et de Pierre Gard (Huart) qui aussi était avec une épouse et deux enfants. Il y avait deux autres hommes, aussi seuls que Jean Castillon, c'était François Boucher et François Pichon. La présence unique de ces trois hommes ne signifiait nullement qu'ils étaient célibataires.

Enfin, au recensement de 1777 il est établi à Paspébiac, avec son épouse et un fils unique, Jean, alors âgé de plus de 16 ans, qui, à Paspébiac, le 29 mars 1780 épousa Marie Chapados, fille de Jean Chapados et de Catherine Laroque.

Ici était ancrée la certitude de la présence des deux parents du pionnier à Paspébiac. Lors du premier recensement officiel de Paspébiac en 1777, un certain John Castillan était en effet avec un garçon de plus de 16 ans, mais sans aucune femme avec eux. Quelle était la source de l'auteur qui dit que John Castillan avait une épouse au jour de ce recensement signé par le gouverneur général ? Sur le document original, il n'en figure aucune.

Oui, Jean Castillon ou John Castillan avait une épouse, mais elle était au Pays basque.

© Lucie Delarosbil, 2019

Pour voir les deux actes du mariage de Laurens Soly 
Image 35 de Ristigouche (original)
Images 17 de Carleton (transcription)

Et les deux actes du baptême de Jean Huart
Image 46 de Ristigouche (original)
Image 23 de Carleton (transcription)

Publié dans Castillou

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article