Drame Darospide 7 : la confrontation

Publié le par Lucie Delarosbil

À neuf heures du matin, le 29 juin 1740, dans son hôtel à Louisbourg, Louis Levasseur se préparait à partir pour se rendre avec Jean Delaborde à bord de la goelette la Madelaine, pour l’identification des trois morts assassinés le 24 juin et pour interroger l’accusé au sujet de sa responsabilité dans ce triple meurtre.

Proces verbal de transport au fond de la Baye dans la goelette la madelaine aux fins de la visite des trois cadavres et de la confrontation de ceux a l'accusé

L’an mil Sept cens quar[ante] Vingt neuvieme du mois de Juin a n[euf heures] du matin par devant nous louis levasseu[r conseiller] du Roy Lieutenant genneral civil et crimine[l du lieu] de louisbourg Isle Royale dans notre hotel [Lardevane] maitre Jean DeLaborde Procureur du Roy au Sieg[e] lequel a requis qu’il [nous plus] nous transport[er] au fond de la Baye dans la goelette la magdelai[ne] qui vient de la peche pour proceder a la visite et [...] des trois cadavres qui y Sont, et a la confronta[tion] de ceux au nommé Bertrand Detchepare accusé dettenu dans les prisons du fort de cette Ville, conformement a notre ordonnance rendue ce jour Par de Son requisitoire,  

Tous ces hommes au service du roi de France à Louisbourg: Levasseur (conseiller), Delaborde (procureur), Meyracq (greffier), Bertin (chirurgien) et Detcheto (interprète), se rendirent donc dans la goelette en chaloupe. De même, dans une autre chaloupe, l’accusé détenu aux prisons ordinaires du fort, Detcheparre, était escorté par trois gardes armés et le huissier, Jean Jacques Pringault. Quand ils arrivèrent, Martin Barrandeguay, celui qui avait fait la dénonciation la veille s’y trouvait déjà, ainsi que d’autres pêcheurs au service du capitaine Miqueto Saint-Martin. Barrandeguay leur indiqua que les trois corps se trouvaient aux mêmes endroits que quand il était entré pour la première fois dans cette goelette.

Et en execution nous nous Sommes a l’instant transporté dans une chaloupe abord de la goelette en compagnie du Procureur du Roy et du greffier du Siege enSemble du Sr Bertin chirurgien major des troupes de cette ville, que nous avons nommé d’office pour la visite desdits cadavres, et du Sr martin Detcheto capitaine de navire interprette de la langue basque que nous avons ainsy nommé d’office, aux fins de la confrontation desdits trois cadavres audit Detcheparre accusé que nous avons fait conduire dans une chaloupe abord de ladite goelette escorté de trois fusilliers et de notre huissier, et etant les tous dans ladite goelette nous y aurions trouvé le nommé martin Barrandeguay mattelot pecheur, qui a conduit ladite goelette en ce port, ainsy que plusieurs autres pecheurs au Service du Sr St martin capitaine et ayant Sommé ledit Barrandeguay par le ministere ledit Detcheto interprette de nous dire ou etoient lesdits trois cadavres, ledit Barrandeguay nous a dit et declaré qu’ils etoient, l’un nommé Jacobé hiriart maitre de ladite goelette dans une cabane du quoqueron dans la même Situation qu’il le trouva lors qu’il entra dans ladite goelette, et que les deux autres etoient dans une même cabanne de la chambre,

Louis Levasseur, alla directement voir les corps de Jacobé Hiriart, Fabien et Sébastien. Pour chacun il porta une attention spéciale à leurs positions, habillements, chevelures et visages. Puis il les fit tous déplacer sur le pont de la goelette, là où Martin Barrandeguy les identifia.

et etant aussitot descendu dans ledit quoqueron nous avons trouvé le Corps d’un homme mort etendu Sur Son dos dans une cabanne a tribord etant en chemise avec une paire de Culottes de Drap couleur chatein, tete nue, et pieds nus ayant les cheveux un peu rouge, et le visage Tout corrompu, lequel cadavre nous avons fait monter Sur le pont, et a êté reconnu par ledit martin Barrandeguay pour etre celuy de Jacobé hiriart maitre de ladite goelette la madelaine, aprés quoy avons passé dans la chambre Sur le Derriere ou nous avons trouvé deux corps morts dans une même cabanne Sur le Derriere de ladite chambre couchés Sur leurs dos, l’un desquels qui paroissoit un peu agé etoit habillé d’un gillet d’etoffe rouge, chemise de toille a Carreau, une culotte de drap couleur noisette, avec une paire de bas de fislan, Sans pieds, ayant la tete nue, et un peu pelée, l’autre etant habillé de deux gillets d’etoffe l’un bleu et l’autre rouge, avec une chemise de toille rayée une culotte de drap brun une paire de bas de fislan et un bonnet de laine bleu Sur Sa tete ayant les cheveux chateins et lUn et l’autre le visage corrompu, le[sdits] deux cadavres nous avons fait monter Sur [le pont] et ayant interpellé ledit martin Barrand[eguay] par le ministere dudit interprette S’il re[connoit les] deux cadavres ledit Barrandeguay nous a dit qu’il le connoit pour etre l’un qui paroit le plus vie[ux] ayant la tete pelée le cadavre de deffun [Fabien] et l’autre celuy de Sebastien tous les deux peche[urs] Sur ladite goelette la madelaine ou il les trouv[a] morts ainsy que ledit Jacobé, lors qu’il entra [dans] ladite goelette etant en [mer],

La confrontation à Bertrand Darospide dit Detcheparre devait commencer mais avant il fallait faire lever la main, promettre et jurer devant Dieu de dire la vérité. Cette procédure était autant ordonnée à l’interptète, qui traduisait le français des hommes de loi en basque pour l’accusé, qu’à l’accusé lui-même, qui répondait en basque ce que l’interprète devait traduire aux hommes de loi en français. Bref, Bertrand prometta et jura de dire la vérité et Detcheto prometta et jura de bien traduire « fidèlement et en son âme et conscience » les questions et les réponses. Dès lors, la confrontation des cadavres à l’accusé débuta et se limita à une demande de reconnaissance des trois corps et à ces deux questions: Qui a tué les trois hommes ? Si ce n’est pas lui, qui les a tués ?

ensuitte avons confro[nté] lesdits trois cadavres audit Bertrand Detcheparre aprés avoir fait lever la main audit Detcheto [interprette] et qu’il a promis et Jurée a Dieu de bien fid[element] et en Son ame et conscience expliquer audit Detche[parre] les interrogats qui luy Seront par nous faits et a nous Ses reponses, avons interpellé ledit [Detcheparre] De lever promettre et jurer a Dieu de dire verité ce que ledit interprette a expliqué audit Detcheparre lequel l’a levé et a repondu par la bouche dudit interprette qu’il promettoit et juroit a Dieu de dire verité

Aprés quoy avons Enjoint ledit Detcheparre de nous dire S il reconnoit lesdits trois cadavres, ce qui luy a êté expliqué.  

A repondu par la bouche de Son interprette qu’il luy Semble que celuy qui etoit dans le quoqueron est Jacobé maitre de ladite goelette par raport a Ses cheveux rouges ne pouvant pas bien le reconnoitre parce qu’il a le visage corrompu.

Celuy plus Vieux des deux autres qui a la tete pelée le reconnoit pour etre Fabien pecheur dans ladite goelette Mais que pour l’autre il ne peut le reconnoitre tant diffiguré du visage.

Interrogé qui est ce qui a tué lesdits trois hommes ce qui luy a êté expliqué par ledit interprette a repondu par la bouche dudit interprette qu’il n’en Sait rien.

Interrogé ledit accusé Si ce n’est pas luy même qui les a tués ce qui luy a êté expliqué a repondu par la bouche de Son interprette qu’il ne les a pas tués.  

dont et de ce dernier a êté fait acte que nous avons Signé avec ledit Detcheto interprette ce que non fait les Barrandeguay et Detcheparre pour ne Savoir de ce enquir suivant l’ordonnance Signé martin Detcheto Levasseur Laborde et Meyraig greffier. 

Ensuite le chirurgien major des troupes, Louis Bertin, fit le serment de vérifier les blessures des morts dans la goelette et des blessés à l’hôpital, et de produire un rapport pour les autorités. Pour qu’il puisse débuter son mandat, on fit enlever les vêtements aux morts de la goelette et Bertin procéda en leur présence.

Ce fait ledit Sr Bertin chirurgien present ayant fait le Serment de bien et en Sa conscience visiter lesdits trois cadavres ainsy que les deuxheux hommes blessés qui Sont a l’hopital et de nous en faire un raport fidelle, nous avons fait oter les habits desdits cadavres enSuitte de quoy ledit Sr Bertin les a visités l’un aprés l’autre en notre presence, et nous avons remarqué en même temps que le Cadavre dudit Jacobé avoit cinq playes l’une au coté droit au dessus du mamelon, la seconde dans le ventre au dessus du nombril, la troisieme a la cuisse droite, et les deux autres au bras droit que le Cadavre dudit Fabien avoit aussy une [playe] au Coté gauche du Ventre et que le Cadavre dudit Sebastien avoit pareille[ment] une playe sittuée au coté gauche de la poitrine.

Quand Bertin eut terminé sa vérification des blessures, Levasseur posa une action qui ressemble à un rituel (mais lequel?) et ordonna que les morts soient enterrés, cette dernière responsabilité laissée au capitaine Saint-Martin et au curé de la ville. Enfin l’accusé fut retourné comme il avait été emmené.

Et aprés que ledit Sr Bertin a eu visité exactem[ent] lesdits Cadavres nous leur avons apliqué a chacun le Seau de nos armes Sur un morceau de papier apliqué au front, et attendu qu’ils Sont trés corrompus nous en avons fait la levée et ordonner qu’ils Seront enterrés a la diligence du Sr St martin Capitaine par le pere Cur[é] de Cette Ville, ce fait nous nous Sommes retirés et fait embarquer ledit Detcheparre accusé pour etre ramené dans les prisons Sous la Conduite et Escorte desdits trois fusilliers et de notre huissier lesdits Jour mois et an que Dessus Signé a la minute Levasseur deLaborde et Mayracq greffier.  

[signature de Meyracq]

© Lucie Delarosbil, 2013

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Publié dans Louisbourg 1740

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