Drame Darospide 3 : la dénonciation

Publié le par Lucie Delarosbil

Après mon résumé du drame et mes hypothèses sur les documents manquants, je vous présente la transcription d’un document ancien que je gardais dans mes archives depuis 2007. Avant de la publier, je l’ai révisée et corrigée afin de respecter la forme originale. Je l'avais écrite en français moderne (grammaire, orthographe, ponctuation).

Ce qui rend plus difficile la lecture (amusante aussi), ce sont ces caractéristiques de l’ancien français: voyelles sans accent, majuscules ou minuscules inappropriées, présent de l’imparfait (ait en oit), lettres doublées ou pas, le y au lieu du i, manque de ponctuation, deux ou trois mots attachés, syllabes détachées d’un même mot, omission d’apostrophes, abréviations et calligraphie. En revanche, j’ai tenu à compléter les abréviations, à détacher certains mots et à inclure mes interprétations des parties détériorées du texte entre parenthèses.

La dénonciation est le premier document du dossier de ce drame. Elle fut adressée au procureur du roi, Jean Delaborde, par Martin Barrandeguay, pêcheur basque, aussi vite que possible après son arrivée au port de Louisbourg, le 28 juin 1740. Ce fut Martin Detcheto, capitaine de navire, qui servit d'interprète des langues basque et française.

Aujourd huy Vingt huitieme du mois de [Juin] mil Sept cens quarante [vers] les cinq heures [...] dans notre hotel Lardevane nous Jean DeLaborde Conseiller du Roy et Son procureur au Siege de l'amirauté de Louisbourg Isle Royale S'est presenté martin de Barrandeguy mattelot pecheur natif de la paroisse durrugne pais de labour lequel, par le ministere de Sr martin Detcheto capitaine de navire interprette par nous pris d’office de la langue basque en la francoise pour le denonciation cy aprés,

Pêcheur sur le St Jean, Barrandeguay raconta la rencontre des deux goelettes, la Madelaine et le Saint Jean, le 26 juin. Il précisa des noms de propriétaire, capitaine, contremaître, et comment il apprit la présence de trois morts sur la Madelaine.

nous a dit et denoncé que dimanche dernier Vingt Six Courant S'en allant Sur les fonds faire la peche des morues dans la goelette le St Jean commandé par Jean perits Jaureguiberry ils auroient fait rencontre a dix huit lieux de ce port Sur le banc d'artission d'une goelette qui faisoit route pour ce port et l'ayant aprochée ils auroient reconnu que c'etoit une goelette nommée la madelaine apartenant a petitpas, et armée ainsy que le St Jean par le Sr Miqueto Saint martin capitaine de navire, que S'etant aprochés de ladite goelette un compagnon qui etoit Sur le devant demanda a ceux de la goelette le St Jean Si tout le monde Se portoit bien a quoy on repondit qu’ouy et ceux de la goelette le St Jean ayant aussy demandé audit compagnon Si tout le monde Se portoit aussi bien dans Son bord, ledit compagnon luy repondit que non qu'il y avoit trois hommes de morts, qui avoient êté [tués] la nuit de la St Jean sans qu'il Sait Si c'étoit quelque Sorcier ou comment

La référence au « sorcier » pouvait bien être un leurre, causé par la peur du meurtrier, car, un coup embarqués dans la Madelaine, les quatre membres du Saint Jean avait vite été mis dans la confidence de ce qui s'était réellement passé le 24 juin.

qu[e] lors le contremaitre de la goelette le St Jean dit a l'equipage qu'il falloit aborder ladite goelette la madelaine pour Savoir ce qui en etoit, et v[e]riffier le fait, qu'ils laborderent tout de Suite et le contremaitre avec luy comparant et deux autres ayant Sauté dans ladite goelette la madelaine tout l'equipage luy dit pour lors q[ue] c etoit le nommé Detcheparre trancheur qui etoit dans ladite goelette et qu'on leur indique qui avoit tué trois hommes de l'equipage a coups de couteaux et S’etant [enquis] comment la chose etoit arrivée on leur dit que le jour de la Saint Jean deux heures aprés nuit close ledit Detcheparre fut dans la chambre et donna plusieurs coups d'un couteau qu'il avoit au maitre de la goelette nommé Jacobé hiriart qui etoit a dormir dans Sa cabanne, que ledit hiriart Se Sentant blessé Sauta aussitot de Sa cabanne et Se Sauva Sur le pont tenant Son ventre avec Ses mains et qu'aussitot il tomba contre le mat, qu'il a aussy êté dans la cabanne de deux autres mattelots aux quels il donna aussy plusieurs coups de Couteaux dont l'un mourut Soudain Sans Se [connoitre] et l'autre n eut le tems que de Se Sauver Sur le pont avec ses entrailles dehors et de retourner aussitot dans Sa cabanne ou il expira dans le moment

Quelle histoire ! S'il y eut un sorcier dans le décor, ce devait être dans le delire du forcené. Quand il eut entendu les déclarations des membres de l'équipage de la Madelaine, Jaureguiberry prit les choses en main en mettant Barrandeguy à bord de cette goelette pour la transporter au port de Louisbourg. Ce qui prit deux jours. Ils arrivèrent à trois heures de l'après-midi, le 28, et Barrandeguay, appelé aussi « le comparant » dans le document, fit sa dénonciation à cinq heures, sans oublier de spécifier que les deux blessés, qui devaient se trouver à l'hôpital à ce moment là, avaient aussi déclaré que leurs blessures avaient été faites par Detcheparre.

qu'aprés ces declarations le maitre de la goelette le St Jean ainsy que le compa[gnon] et les deux autres de Ses compagnons se Souvient dudit Detcheparre et la[...] a la pompe de ladite goelette aprés que [...] l'equipage de ladite goelette la madelaine se trouvoit faible pour revenir en ce port y en ayant deux de blessés [entre] les morts le maitre de ladite goelette le St Jean mit le comparant dans ladite goelette la madelaine pour la pilotter dans ce port, et prit avec luy dans Sa goelette le nommé artho pecheur de ladite goelette la madelaine, qu'il fit aussitot route pour ce port ou il est arrivé cette aprés midy a trois heures, que les deux blessés leurs declarerent aussi que leurs blessures provenoient du fait dudit Detcheparre, laquelle declaration ledit Barrandeguy venoit nous faire Sans qu'il entenda [S...dre] partie civile. Lecture a luy faite par le ministere dudit interprette de la denonciation y dessus il y a persisté et a ledit Sr Detcheto Signé ce que n a fait ledit Comparant pour ne Savoir de Ce enquir Suivant l'ordonnance Signé au registre de Laborde.  

Expédié par moy greffier de l'amirauté Soussigné

[signature de Meyracq]

© Lucie Delarosbil, 2013

Publié dans Louisbourg 1740

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