Du Belliqueux au Bonnaventure

Publié le par Lucie Delarosbil

Au cours des recherches sur mon ancêtre de Bidart, Bertrand Darospide, un vide de douze années avait toujours capté mon attention. Cette longue période se situe entre le 16 juin 1765, le jour de sa désertion du Bonnaventure à Terre-Neuve, et le 10 mars 1777, le jour de la naissance de son premier enfant à Paspébiac. Pendant près de trois ans, je croyais qu’il avait déserté le 6 juin 1765 plutôt que le 16, mais le registre de la marine indique bien un 16 au lieu d’un 6.

De plus, je savais qu’il était parti au service du roi en 1758, mais sans en connaître davantage sur cette mission; puis, qu’il avait été le parrain du second fils de sa cousine, né le 11 juin 1764 à Bidart ; et, enfin, qu’il y avait été, hélas!, « déclaré sans nouvelles depuis 10 ans », la même année que son filleul de 11 ans était décédé, en 1775. Cependant, d’autres informations, tirées d’une copie de l’original de son registre de la marine, nous précisent son engagement sur le Belliqueux en 1758 et son retour en 1764 dans la marine française.

Ainsi, de 1758 à 1764, cet autre vide de six ans qui venait s’installer dans son histoire concordait avec la Guerre de Sept Ans qui couvrait la période 1756-1763. Le Belliqueux s’avérait un élément essentiel pour mes recherches. Si je ne pouvais connaître pour l’instant sa vie durant cet espace de temps, j’avais au moins l’opportunité de chercher des références sur ce navire. Quelle chance ! Je retraçai le plus précis chemin maritime de ce navire grâce à différents livres anciens, tels que ceux de Calvo (1872), Ortolan (1864), Toule (1868) et, plus récemment, Chack (1931).

Le Belliqueux fut un vaisseau de 64 canons construit à Brest par Pierre Salinoc en 1755 et prêt pour son lancement dans la marine française en 1756. En 1758, il fut pris par les Anglais et démoli en 1772. Sur ses dix-sept années de vie, le Belliqueux exista seulement trois ans sous la possession des Français. Avant d’être capturés par les Anglais, le 2 novembre 1758, le Belliqueux et son équipage connurent une aventure des plus accablantes.

Pour suivre ce parcours de Bertrand Darospide, il faut suivre l’histoire du Belliqueux en 1758. Dès mars, ce dernier faisait partie d’une escadre de cinq navires et trois frégates. Autres que le Belliqueux, les navires furent le Dragon, le Sphinx, le Brillant et le Hardi; et les frégates: le Zéphyr, le Rhinocéros et le Bizarre. De son vaisseau le Dragon, le comte Du Chaffault de Besné commandait l’escadre au complet, cette dernière devant transporter des troupes en Amérique française, dont le Bataillon d’infanterie de Cambis, spécifiquement au lieu de Louisbourg, pour défendre cette Île royale. René Roland Martel était le capitaine du Belliqueux.

Voici le déroulement des événements de cette campagne hasardeuse. Dès lors, nous découvrons que Bertrand Darospide aurait survécu à de nombreuses aventures pendant ses voyages au service du roi de France et de Navarre, Louis XV.

  • 4 avril : Escadre française de Du Chaffault rescapée d’une attaque par l’escadre anglaise d’Edward Hawke. Plusieurs pertes d’hommes.
  • 2 mai : Départ de Rochefort en France pour Louisbourg (Île Royale) en Acadie. Transport du Bataillon de Cambis.
  • 29 mai : Blocage du port de Louisbourg par les Anglais. Impossible au mouillage. Départ vers Fort Dauphin (Île Royale).
  • 1 juin : Louisbourg avisée par deux officiers, de marine et de terre, que le Bataillon de Cambis arrivera par voie de terre de Fort Dauphin.
  • 10 juin : Départ pour Québec (Nouvelle-France).
  • 29 juin : Arrivée au port de Québec.
  • 27 juillet : Chute de Louisbourg. Fait historique: les soldats de Cambis en colère brûlent leurs drapeaux devant les Anglais.
  • 9 septembre : Départ de l’escadre, de Québec pour la France. Des frégates se séparent et/ou sont prises par les Anglais, d’autres coulent.
  • 27 octobre : Arrivée dans la Manche. Rencontre l’escadre anglaise de Boscawen. Bataille. Un bris du gouvernail sépare le Dragon de Du Chaffault des quatre navires qui eux se rallient sous les ordres de Martel du Belliqueux.
  • 28 octobre : Le Belliqueux, le Hardi, le Sphinx et le Brillant, chassés, naviguent chacun pour soi dans une tempête. C’est la politique du « sauve-qui-peut ! ». Le Belliqueux ancre il ne sait où.
  • 29 octobre : Le Belliqueux voit deux vaisseaux anglais qui ne le voient pas, coupe ses câbles, longe les côtes de Bristol et va mouiller auprès de l’île Londy.
  • 30 octobre : Le Hardi rentre à Brest. L’équipage du Belliqueux répare les dégâts du vaisseau pendant deux jours.
  • 31 octobre : Le Sphinx et le Brillant rentrent à Brest. Le Dragon se retrouve sur la rade des Basques.
  • 1 novembre : Le Belliqueux attend des vents favorables. Le câble casse, le courant l’entraîne. Quand il doit ancrer, il se trouve à huit lieux de Londy.
  • 2 novembre : Le Belliqueux rencontre l’Antelope de Thomas Saumarez. En manque de vivres, il prend le risque de suivre le vaisseau anglais en toute confiance. Ce dernier l’escorte avec otages et le capture rendu à Bristol. Tous les hommes de l’équipage du Belliqueux sont faits prisonniers de guerre en Angleterre. Bertrand Darospide devait se trouver parmi eux.
  • 8 novembre : De Bristol, Martel écrit au ministre français de la marine. Le 24 avril 1759, il lui écrit de Chippenham. Martel fut fortement blâmé par la France et traîté d’« incapable » en 1930 par l’écrivain maritime Paul Chack. À savoir : des avis différents tempèrent sur les décisions de Martel. 

On imagine que Bertrand Darospide et l’équipage du Belliqueux furent emprisonnés jusqu’au 6 mai 1763 dans les prisons anglaises, car des « prisonniers de guerre furent libérés de la prison de Bristol et conduits à Saint-Malo à bord de la corvette royale Ambition en 1763 » (Larin, 2006). Ils seraient partis de Southampton, sous la direction du capitaine Bruno de Lasalle, et débarqués en France seize jours plus tard, le 22 mai, en compagnie d’une quarantaine de familles déportées de l’Acadie depuis 1755. Bien qu’on puisse aussi présumer qu’il fut parmi d’autres « prisonniers français échangés à Dartmouth en novembre 1758 et conduits à Bordeaux » (Larin, 2006), la présence de Bertrand Darospide (Darrosbide) ne réapparaît sur un registre de la marine qu’en 1764; puis, en 1765, en tant que maître d’une chaloupe du Bonnaventure jusqu’au 16 juin.

La suite, c'est le retour au vide initial de douze ans.

Note: Cet article a été publié une première fois sur le site Généalogie Origines Pyrénées Atlantiques, le 7 juillet 2010.

© Lucie Delarosbil, 2013

Suggestion de lecture

Les DELAROSBIL de Paspébiac et d'ailleurs

Publié dans Basques & Pays basque

Commenter cet article

Jean-Michel Girardot 04/04/2014 13:37

Que de hasards dans cette vie de marin ! Un beau récit.

Jean-Michel Girardot 18/07/2014 19:44

Il y a là matière à un roman !

Lucie Delarosbil 18/07/2014 18:28

Merci beaucoup ! C'est surtout un résumé. Un jour, j'élaborerai. :-)